18 mars 2023
Je tiens ce journal depuis que nous avons acheté la maison, en 2015. Elle se trouve à Brissac-Quincé, au sud d'Angers, dans une cuvette où la Loire envoie ses brouillards d'automne. Le jardin fait à peu près 400 m². Rien d'extraordinaire. Un bout de potager, deux pommiers fatigués, une treille, et le long du mur ouest une bordure de violettes que je n'ai pas plantée. Elles étaient déjà là. La voisine, Mme Renaudeau, m'a dit qu'elles dataient d'avant la guerre. Je n'en sais rien. Mais chaque mois de mars elles reviennent, et c'est à elles que je dois le nom de ces pages.
Les violettes odorantes (Viola odorata) ouvrent leurs premières fleurs vers le 5 mars chez moi, parfois fin février quand l'hiver a été doux. Ce sont des plantes vivaces, basses, qui tapissent le pied du mur exposé au levant. Elles aiment l'ombre fraîche et un sol qui reste un peu humide. Sous mon mur, le sol est argileux, lourd, et elles s'y plaisent. Je ne fais presque rien pour elles. Un peu de compost griffé en surface à l'automne, et c'est tout.
Ce que j'aime, c'est le parfum. Il faut s'agenouiller, le nez à dix centimètres du sol, pour le sentir vraiment. Curieusement, on ne le perçoit que par bouffées. La molécule responsable, l'ionone, sature les récepteurs de l'odorat au bout de quelques secondes, si bien qu'on croit que la fleur a cessé de sentir. Elle n'a pas cessé. C'est notre nez qui décroche. Je trouve ça touchant. Une fleur qu'on ne peut pas sentir en continu, seulement par éclats.
Mme Renaudeau ramasse les fleurs pour en faire un sirop. Cent grammes de pétales frais, un litre d'eau bouillante, on laisse infuser une nuit, on filtre, on ajoute le sucre, on fait prendre. Le sirop est d'un bleu-violet qui ne ressemble à rien d'autre. Je n'ai jamais réussi le mien aussi bien que le sien. Le mien tourne au gris. Elle dit que je mets trop d'eau.
À côté des violettes, il y a le potager, et le potager ne pardonne pas l'à-peu-près. Voici, pour mémoire, le calendrier que j'ai fini par caler après huit ans d'erreurs, pour notre climat angevin. Les Saints de glace tombent autour du 11 au 13 mai, et tant qu'ils ne sont pas passés, je ne sors rien de fragile. J'ai perdu trop de plants de tomates à vouloir gagner deux semaines.
| Légume | Nom latin | Semis | Mise en place / repiquage | Quantité chez moi |
|---|---|---|---|---|
| Tomate 'Marmande' | Solanum lycopersicum | fin mars (sous abri) | après le 15 mai | 12 pieds |
| Petit pois 'Merveille de Kelvedon' | Pisum sativum | 1er au 15 mars (en place) | , | un rang de 4 m |
| Carotte 'de Colmar' | Daucus carota | avril à juin | éclaircir à 5 cm | deux rangs de 3 m |
| Courgette 'Verte des Maraîchers' | Cucurbita pepo | fin avril (godets) | après le 15 mai | 3 pieds |
| Haricot 'Contender' | Phaseolus vulgaris | à partir du 10 mai | , | deux rangs de 4 m |
| Laitue 'Reine de Mai' | Lactuca sativa | février à septembre | repiquer à 25 cm | succession, 6 par mois |
| Poireau 'de Carentan' | Allium porrum | mars (pépinière) | juillet en place | 60 plants |
Avril 2022 a été un désastre pour mes semis de carottes. J'avais semé trop dru, sur une terre mal affinée, pleine de mottes d'argile. Sur les deux rangs, peut-être un quart a levé, et les racines ont fourché. Une carotte fourchue, c'est de l'argile qui n'a pas été cassée. La leçon a fini par rentrer : pour les carottes, je passe désormais la grelinette deux fois et j'incorpore une brouette de sable de Loire sur le rang. L'année suivante, les racines étaient droites. Pas toutes. Mais beaucoup plus.
Les petits pois, eux, ne m'ont jamais déçue. Je les sème en place début mars, dès que la terre se laisse travailler, et je leur tends un grillage à poules pour grimper. La variété 'Merveille de Kelvedon' est ancienne, rustique, généreuse. On en cueille de fin mai à fin juin. Ma fille, quand elle était petite, les mangeait crus dans la cosse, accroupie entre les rangs. Aujourd'hui elle a vingt ans et elle le fait encore quand elle vient.
Un jardin ne récompense pas l'effort, il récompense l'observation. On peut bêcher comme un forcené et tout rater. On peut s'asseoir, regarder, comprendre où passe l'eau, où tape le soleil, et réussir presque sans rien faire.
Note de carnet, 9 avril 2022
Le 11 mai s'appelle la Saint-Mamert, le 12 la Saint-Pancrace, le 13 la Saint-Servais. Trois saints qu'on accuse, chez les jardiniers, de ramener une dernière gelée. Ce n'est pas une superstition gratuite. Statistiquement, autour de cette mi-mai, les masses d'air froid descendues du nord peuvent encore brûler un plant de tomate ou une courgette tout juste sortie. Sur ressources sur la biodiversité ordinaire et le calendrier du vivant, j'ai souvent consulté les pages naturalistes en libre accès, et le lien entre dates et climat local m'a aidée à ne plus me fier au seul calendrier imprimé.
En 2021, j'ai été imprudente. J'avais mis mes douze pieds de tomates en terre le 6 mai, profitant d'une semaine de douceur. La nuit du 12 au 13, le thermomètre est descendu à moins 1 °C. Au matin, les feuilles pendaient, noircies, comme bouillies. J'ai sauvé quatre pieds en les rabattant. Les huit autres, à la poubelle. Depuis, je note la date des Saints de glace en rouge dans mon agenda, et je ne plante rien de gélif avant.
De juillet à septembre, le jardin n'a plus besoin de moi pour parler. Les courgettes débordent. Trois pieds suffisent pour deux personnes, et c'est même trop : on finit par en laisser sur le pas de la porte des voisins. Les tomates 'Marmande' mûrissent en plein, lourdes, irrégulières, parfumées comme aucune tomate de supermarché. Je tuteure, j'effeuille un peu, j'arrose au pied le soir, jamais sur le feuillage. Le mildiou guette toujours dans nos étés humides de bord de Loire. En 2023, une semaine de pluie mi-août me l'a ramené, et j'ai dû couper les feuilles atteintes au fur et à mesure.
Les violettes, pendant ce temps, disparaissent presque. Elles ont fleuri en mars, fructifié discrètement, et leur feuillage en cœur s'étale au ras du sol, à l'ombre, attendant l'automne. Elles se ressèment seules, par leurs graines que les fourmis transportent. C'est ainsi qu'elles ont gagné, l'an dernier, le pied du pommier, à six mètres du mur. Je ne les y avais pas mises. Elles s'invitent. C'est tout le plaisir d'une plante qui décide à votre place.
En octobre, je vide le potager, je sème un engrais vert (de la phacélie, Phacelia tanacetifolia, qui fait un tapis bleu en fleur et nourrit les abeilles tardives), et je remets du compost au pied des violettes. C'est tout le travail d'automne, ou presque. Le reste, c'est de l'observation. Je regarde où l'eau stagne après les pluies, je note quelle variété a tenu, laquelle a souffert. Mon carnet de 2023 dit, à la date du 28 octobre : « carottes enfin droites, pois parfaits, tomates correctes malgré le mildiou, sirop de violette toujours raté. »
Voilà huit saisons que je tiens ce jardin, et je crois que je commence à le connaître. Pas à le maîtriser. À le connaître. La différence est immense. Mme Renaudeau, qui a quatre-vingt-trois ans et soixante printemps de jardinage derrière elle, dit qu'elle apprend encore. Je veux bien la croire. En attendant, les violettes reviendront en mars, sous le mur, qu'on s'en occupe ou non. Et c'est peut-être la plus belle leçon que ce coin de terre m'ait donnée.